Le 23/08
Nous devions rester seulement quelques jours à Fatuhiva,
finalement voilà 15 jours que nous profitons de ce lieu. La veille
de notre départ nous retournons voir Gilles (chez qui Marco a réparé
le congélateur) et nous repartons avec les bras chargés de régimes
de bananes, oranges, citrons, mangues... Du bateau Marco pêche à la
ligne une grosse bonite de plus de 3kg. Nos provisions sont faites.
Une colonie de dauphins viennent dans la baie, faire leur dernier
salut, mon plongeur va nager avec eux.
Au premier rayon de l'astre, nous levons l'ancre pour mettre cap
sur Tahuata, l'île voisine à 40 miles.
La mer est agitée, les alizés nous poussent au grand largue. En
arrivant à la pointe de l'île, nous découvrons de hautes roches
noires striées d'orange. Le décor paraît assez austère avec ces
couleurs sombres et ces montagnes abruptes tombant à pic dans la mer
mouvementée. Une énorme dorade coryphène mord à la ligne de
traîne, saute, se débat et se libère... Dommage !
En 8 heures nous sommes au mouillage d'Hapatoni, encerclés par
des falaises abruptes et de hautes montagnes couvertes de végétation.
Marco a repéré des rochers pour plonger ainsi que quelques
trésors à ramasser sous l'eau : de grosses porcelaines. Le
ressac des vagues nous oblige à bien nous accrocher à la roche,
sous peine d'aller valdinguer et s'érafler sur les cailloux. Nous
pouvons admirer également une multitude de poissons, de gros oursins
crayons verts...
Les eaux de cette baie abritent également des famille de
dauphins. Toute la journée, ils évoluent autour du bateau nageant
parfois avec nonchalance, respirant bruyamment. Certains plus jeunes
nous font des show en sautant hors de l'eau, effectuant des sauts
périlleux ou des triples vrilles...
Nous ne résistons pas à aller les voir de plus près sous l'eau
et nager avec eux chaque jour. Leur déplacement gracile, sans aucun
effort est fascinant. Ils évoluent à quelques mètres de nous, sans
que notre présence ne les importune. Nous avons en permanence des
spectacles inédits...
Nous nous rendons en annexe au petit village voisin, il doit y
avoir une trentaine de maisons.
Le village est adossé à la montagne, entouré de forêt
tropicale, tout fleurit et tout propre.
L'accueil des gens prend
encore une autre dimension... Deux vieux sous un arbre sculptent dans
du bois de rose de magnifiques objets. Nous nous asseyons un moment
en leur compagnie et celle de Téhi ( un jeune), pour discuter.
Hapatoni est un lieu réputé pour la sculpture mais aussi les
tatouages. Tous les habitants ici, ont la peau gravée de beaux
ornements, retraçant leur histoire. L'un des vieux nous amène chez
lui pour nous donner une brassée de pamplemousses, sa fille est en
train de sculpter des Tikis en pendentifs sur os, son travail est
remarquable de finesse. Le Tiki est la statue emblématique
Polynésienne représentant leur ancienne divinité, elle a un
pouvoir protecteur et porte bonheur.
Chaque personne rencontrée prend le temps de venir échanger avec
nous quelques mots, le sourire et la gentillesse fleurissent leur
visage.
Il émane de ces personnes quelque chose de doux et paisible, leur
spontanéité est celle d'enfants, l'humour flotte et s'insinue dans
leur parole, leurs yeux plein de candeur rayonnent comme des petits
soleils. Prendre un tel bain d'humanité est exquis.
Un jeune couple passent : Marie et Jean. Elle nous dit que la
seule épicerie du village est maintenant fermée depuis que le
propriétaire( son père ) est en prison pour implication dans un
trafic de drogue avec le Panama. Il est en taule à Papeete, pour
deux ans, mais il aimerait bien y rester davantage car il s'y plait
beaucoup ! Nourri, logé, un petit travail payé, des amis, et
un établissement 4 étoiles, plus luxueux que leur maison.
Tehi veut faire du troque avec nous, nous négocions une
combinaison de plongée, des lunettes de soleil contre des fruits...
Ses yeux rieurs et pétillants, sa joie constante font de sa présence
un véritable plaisir.
Ce soir nous sommes invités chez lui, Jean et Marie sont là
aussi. L'accostage pour se rendre à sa maison se fait dans les
rochers glissants au milieu des vagues. Nous attendons le bon moment
entre les séries pour rejoindre le bord avec l'annexe ( sans
moteur), mais sitôt le pied sur les cailloux, je glisse et me mets
une bonne gamelle dans l'eau jusqu'au cou, me coinçant la jambe dans
les roches...

La maison de Téhi ressemble plutôt à une cabane : ouverte
aux 4 vents, un toit en tôle, et pour tout mobilier : un lit. (
L'intérieur des maisons en général est très très épuré,
minimaliste même. Les pièces sont étonnamment vides, pas d'objets,
pas de décorations, pas de meubles, si ce n'est un lit, une table
et des chaises. )
Chez Téhi, table et chaises n'existent même pas, mais les
cailloux ronds à l'extérieur les remplacent. Sur le feu de bois,
une tôle est posée sur laquelle mijote une tête de cochon, des
bananes...
Une ampoule suspendue à l 'arbre distille une lueur blafarde,
heureusement que la lune généreuse distille davantage de clarté.
C'est la lumière que Marie et Jean ont amené ce soir, elle
fonctionne avec un petit panneau solaire, car bien évidemment il n'y
a pas d'électricité, ni eau courante. Téhi est ravit de cet
éclairage providentiel, mais il semble enthousiaste pour tout et
encore plus, lorsqu'il voit que nous avons amené la bouteille de
génépy de mon frère Rodolphe !
Marie nous convie à venir avec elle chercher de quoi remplir
davantage nos assiettes. Nous rejoignons les cailloux glissants
découverts par la marée basse avec nos frontales. Sur eux les
limaces de mer se sont collés et Marie munie d'une pierre les
décroche. A la limite des vagues, la fille de pêcheur ramasse des
porcelaines, des crabes, elle a l'oeil, la dextérité et
l'expérience... Elle tient à nous faire goûter cela immédiatement.
Elle décolle le corps de la limace de sa carapace, le rince et nous
le tend. La bête bouge encore lorsque nous plantons nos dents
dedans. Tout comme le crabe qui remue ses pattes alors que nous le
croquons... L'effet est assez surprenant, tout comme la texture
caoutchouteuse de la porcelaine que nous mangeons cru. La pêche
terminée, afin d'alléger le sac pour le retour, nous cassons les
porcelaines avec un cailloux. Cela me fait mal au cœur de casser de
si beaux coquillages, nous, qui avons fait des kilomètres aux
Tuamotu pour en trouver 2...
Pendant tout ce temps, Téhi et Jean se sont occupés du feu et de
la bouteille de Génépy, mais ils sont aussi allés pêcher des
oursins crayons ( à la pleine lune, comme ce soir, ils sont bien
remplis)
Au retour, le festin commence : poissons cuit ( que Marco a
chassé), poisson cru, tête de cochon, limaces, crabes, oursins,
bananes, riz, le tout arrosé de lait de coco... que des produits de
la nature...
« Ca c'est le repas Marquisien ! Demain si tu veux
Marco on ira à la chasse, il faut que vous goûtiez à la chèvre au
lait de coco... »
Pour l'instant nos panses sont si distendues que l'idée de la
chèvre ne nous allèche guère. Celle de tuer une biquette encore
moins .
On passe une super soirée ensemble. Téhi est toujours
émerveillé, joyeux et plus encore en cette fin de soirée. La
coutume des Polynésiens veut que toute bouteille ouverte soit
terminée avant d'aller se coucher. Nous laissons Téhi et Jean s'en
charger pendant que nous retournons à notre annexe et sa périlleuse
mise à l'eau...
Le 30/08
Le lendemain après que Marco ait fait une installation de panneau
solaire en donnant à Téhi un régulateur, nous levons l'ancre pour
aller plus au Nord aux plages. Mouillage prisé pour le site. A peine
avons nous mis notre pioche que les 2 locaux du lieu viennent nous
voir pour nous demander de l'alcool et des cigarettes. Ils nous
disent de venir manger sur le catamaran voisin sans nous donner
vraiment le choix. Le couple de Français avec leurs deux filles nous
accueillent gentiment à bord. Steven et Norbert les Marquisiens leur
ont déjà torpillé une bouteille de Rhum et en demande une autre.
Pendant que nous mangeons ils vident la deuxième, moi ces 2 types
me font peur... L'alcool les rendent quelque peu agressifs, tout
juste si je ne me fait pas engueuler car je n'arrive pas à prononcer
des mots Marquisiens. Ils nous font tout un cinéma de spirit local
en poussant des cris...
Dès que l'on peut, on s'éclipse, laissant nos pauvres Français
se dépêtrer avec leurs hôtes envahissants. Valentin ( le Français)
s'estime heureux qu'ils ne lui aient pas pété la gueule pour le
remercier, il s'en est fallu de peu. Lui comme nous sommes contents
de ne plus avoir d'alcool à bord, nous arrêtons ainsi de contribuer
à l'alcoolisme... Triste constat de voir que partout dans le monde
l'alcool est si recherché et fait tant de ravages !
Au réveil le lendemain, nous décidons de partir marcher vers une
autre baie. Nous passons devant chez Steven qui nous arrête en nous
demandant où nous allons. Sa gueule de bois est encore plus
effrayante que la veille. Il nous dit que nous ne pouvons aller
marcher sans être accompagné, il ne rigole pas le type ! Ok on
reprend notre annexe et on se barre d'ici !
Steven sort de prison pour trafic de drogue, mais doit cultiver de
l'herbe dans la forêt , sans doute est ce la raison de cette
interdiction. Si jusqu'à présent, nous avons rencontré de
gentilles personnes, lui n'en fait pas partit. Malgré son beau
visage, il porte en lui la noirceur et une violence qui donnent la
chair de poule. Il est là certainement pour nous rappeler que
l'obscurité existe...
Nous mettons donc les voiles sur Hiva oa.
Une grosse houle du Sud est attendue et mieux vaut monter sur les
côtes au Nord. Les caps sont souvent plus ventés et très vite nous
devons faire face à un vent soutenu de 25 à 30 nœuds, nous
obligeant à faire des bords de près serré. La houle nous arrête,
on se traîne. Arrivé à hauteur du mouillage que nous convoitions,
nous renonçons à y aller, trop de vent et de houle.
Nous poursuivons en espérant que les conditions à Hanaiapa
soient meilleures. Il nous faut toute une journée de lutte contre le
vent, les grains et la houle pour y arriver, en tirant bord sur bord.
Le mouillage est un peu plus protégé, mais il implique malgré
tout, de mettre aussi une ancre arrière, et là, ça se complique...
La chaîne se prend dans les coraux, Marco doit plonger maintes fois,
on remouille, il replonge... Il faut recommencer l'opération encore
dans la nuit ! Je gère le moteur, le guindeau, je donne du mou,
reprends, veille à ce que la corde de l'ancre arrière n'aille pas
se mettre dans l'hélice...
Heureusement que Marco a de bonnes apnées pour aller par 15
mètres soulever l'ancre, la replacer, décoincer la chaîne... Entre
deux respirations il a le temps de gueuler, de jurer, de rouspéter...
Moi j'aurais plutôt envie de pleurer, y a des fois, je me sens vidée
de brasser ainsi, sans compter les doigts qui se coincent dans cette
foutue chaîne, les cordages, les coups, les chutes dans la
précipitation...
Naviguer est parfois éreintant, fatiguant, énervant...
Mais une fois posé dans un décor tel que celui-ci, l'ombre
disparaît. Des arcs en ciel tombent dans l'eau à côté du bateau,
l'intensité lumineuse est extraordinaire, la végétation s'infiltre
dans nos rétines...
Le petit village est situé dans une belle vallée où poussent
toutes sortes d'arbres fruitiers et de fleurs.
Nous nous arrêtons auprès des personnes que nous rencontrons
pour discuter un peu. Un papy nous invite à boire une grenadine chez
lui.
Pas la moindre épicerie, donc pas de possibilité de se
ravitailler. Nous trouvons malgré tout du cresson sauvage sur le
bord de la rivière et Marco chaparde un avocat, une mangue qui se
trouvent à portée de main sur la route. C'est un peu le système D
pour se nourrir, le poisson nous sauve toujours la mise. Nos régime
de bananes ayant mûris tous en même temps, nous nous lançon dans
la fabrique de bananes séchées.
Le 2/09
Une plage de sable se trouve à 2h de marche dans une baie. Le
chemin serpente au bord de mer surplombant de hautes falaises. Cette
côte étant exposée aux vents est très aride, des effluves de
Provence nous chatouillent les narines.
Quelques orangers sauvages,
manguiers et autres arbres particuliers poussent au milieu de ces
terres désertiques. Des chèvres crapahutent dans ces rocailles et
détallent en nous voyant.
Nous découvrons du haut, cette crique aux
couleurs azures et une belle vallée verdoyante.
Nous rencontrons deux vieilles dames et un garçon handicapé qui
vivent là, ils s'occupent du copra.
La plus âgée ne parle pas Français seulement le Marquisien,
l'autre vient échanger quelques mots avec nous. Je suis
immédiatement subjuguée par son regard transparent, ses yeux sont
emplis de poussière d'étoile scintillante et de bonté. Ils vivent
là, sans électricité, ni eau courante et une simple cabane réduite
à un minimum de confort, si loin de tout.
Tant de décalage avec nos
vies modernes, nous laisse songeur...
Demain nous allons à la « ville » Atuona pour tenter
un ravitaillement ( le bateau est passé aujourd'hui, il ne faut pas
tarder!). L'occasion d'aller saluer Jacques Brel et Gauguin qui
dorment en paix dans ces lieux.